Le nouveau pacte de solidarité migratoire ou le triomphe de l’égoïsme et de l’aveuglement

C’était l’un des grands objectifs de la nouvelle présidente de la Commission : il fallait percer cet abcès de l’immigration qui empoisonne les relations interétatiques dans l’Union depuis des années et remplacer les accords de Dublin par un nouveau dispositif. Le projet a été dévoilé la semaine dernière, et le moins qu’on puisse dire est que la montagne accouche d’une musaraigne. Il ne satisfait que les pays du Groupe de Višegrad – Hongrie-Pologne-Slovaquie auxquels s’ajoutent l’Autriche et la République tchèque – qui ont toujours dit qu’ils refuseraient l’accueil d’un seul immigré sur leur sol. Les mêmes menacent d’ailleurs toujours de ne pas ratifier le plan de soutien économique décidé par le Conseil en juillet si la Commission et le Parlement poursuivent leur projet de sanctions financières envers les pays qui ne respectent pas l’état de droit.

Quelles sont les grandes lignes du Pacte ?

Les quotas d’immigration qui avaient soulevé tant d’opposition en 2016, sont supprimés. Ils n’avaient de toute façon jamais été respectés. Leur seul effet a été de faire élire des nationalistes un peu partout – en Italie, en Autriche, en Pologne, d’ouvrir un boulevard à Viktor Orban en Hongrie et de susciter une méfiance généralisée à l’encontre de l’Union. On peut le regretter, car le principe reposait sur la solidarité qui figure dans la charte de l’Union. Mais on ne peut pas obliger des peuples à accueillir des étrangers, fussent-ils des réfugiés fuyant une guerre atroce. Et si les accords de Dublin disparaissent – ils sont à l’origine des problèmes rencontrés par l’Union et particulièrement la Grèce et l’Italie depuis 2015 – leurs principes sont maintenus pour l’essentiel : les pays de premier accueil dans l’Union restent chargés de l’analyse de la demande d’asile. Seule concession : si un migrant a un frère ou une sœur, ou a travaillé ou fait ses études dans un pays de l’Union, ce pays pourra être chargé d’instruire la demande. Si un pays a délivré un visa à un migrant, ce sera aussi celui qui qui devra se charger de la demande d’asile. Sinon, les pays de première arrivée resteront chargés de l’instruction de la demande.

 

Le projet de la Commission présente quelques avancées timides comme l’impossibilité d’assigner en justice les ONG qui portent secours aux migrants. Mais la principale disposition, qui consiste pour les pays qui refuseront toute entrée d’un réfugié de « parrainer » le retour de migrants déboutés du droit d’asile, est un leurre qui permet à ces pays du refus de prétendre contribuer à l’effort commun alors qu’ils ne font que se dédouaner. Car ces fameux retours des déboutés se heurtent le plus souvent au refus des pays d’origine. Seuls 20% des pays d’origine acceptent le retour. Seule petite avancée : la délivrance de visas pour les ressortissants de ces pays sera fonction de leur acceptation des refoulés du droit d’asile. Mais on sait que ces refoulés sont très souvent persécutés lorsqu’ils reviennent dans leur pays d’origine… Le projet prévoit également un traitement plus rapide des ressortissants de pays comme la Tunisie ou le Maroc pour lesquels 20% seulement des candidats à l’immigration peuvent bénéficier du statut de réfugié : leurs dossiers seront traités dans un maximum de 12 semaines.

Entre cynisme et lâcheté…

Ce « pacte » dénoncé par la plupart des ONG pour sa timidité et la part belle faite aux « démocratures » d’Europe de l’Est, reflète l’impossibilité de résoudre le problème des réfugiés au niveau européen. On peut harmoniser les procédures, soulager – un peu – les pays de premier accueil. Mais on ne peut pas changer la mentalité de pays foncièrement hostiles à l’immigration. Il est probable que le Parlement européen essaiera d’aller plus loin, mais l’obstruction des pays du Centre Europe ne lui permettra pas une grande avancée. Cette obstruction est d’autant plus critiquable qu’il n’y a pas de candidats à l’installation dans les pays de Višegrad parmi les réfugiés. Outre le fait que le polonais, le hongrois et le tchèque sont des langues difficiles à apprendre, qui souhaiterait s’installer dans un pays qui déclare ouvertement qu’il ne veut pas de vous ? En fait cette position est dictée uniquement par le souci de flatter les peurs de la population, sur lesquelles Orban et ses épigones ont bâti leur succès politique.

Que l’on me permette ici une remarque personnelle : je n’arrive pas à comprendre que le refus d’accueil des immigrés vienne de pays qui, comme la Pologne ou l’Autriche, sont encore largement marqués par la foi chrétienne. Ou que la Hongrie, la Slovaquie ou la République tchèque, qui sont parmi les pays les plus athées d’Europe, soient ceux où les « valeurs chrétiennes » et leur défense vis-à-vis de l’islam sont le plus souvent invoquées, en particulier par Viktor Orban,  pour justifier leur refus de l’accueil des immigrés. Il serait utile pour tous de relire l’évangile du Bon Samaritain, et de lire l’encyclique Fratelli Tutti que vient de publier le pape François, qui ne s’adresse pas qu’aux catholiques. Comme pour Laudato Si, ce pape prophétique s’adresse à toute l’humanité. Car ses exhortations au respect de la Création, et, pour Fratelli Tutti, à la nécessité de promouvoir une véritable fraternité humaine au-delà des frontières, des races et des religions, ont une portée universelle. Signée à Assise et publiée le jour de la St François, l’encyclique de François rappelle que le « pauvre d’Assise » dont il a voulu prendre le nom a été le premier à engager un dialogue avec les musulmans, en pleine croisade, au risque de sa vie.

Ainsi va l’Europe. Elle prétend unir des nations sous la bannière de valeurs communes : démocratie, droits de l’homme, libertés de circuler, d’entreprendre, de penser, de croire etc. Mais elle les réserve à ceux qui ont eu la chance de naître sur son territoire. Les autres peuvent rester chez eux, même si la vie y est devenue impossible, si les gens meurent sous les bombes incendiaires ou chimiques ou sont persécutés pour leur religion ou leur appartenance ethnique, comme les Rohyngas et les Ouïghours, si les enfants sont de la chair à canon ou les filles privées d’école. Comment la France, le pays qui a inventé les droits de l’homme, peut-elle refuser l’asile à ceux qui ont été ses auxiliaires en Afghanistan et sont aujourd’hui menacés de mort ? Comment pouvons-nous refuser l’asile à ces gens qui aspirent seulement à vivre en paix et décemment ? La formule de Michel Rocard « la France ne peut pas accueillir toute la misère du monde » est malheureusement trop souvent mise en avant pour justifier l’égoïsme et la peur de l’autre. Et quand Salvini argüe qu’accueillir les navires qui ont recueilli les migrants sauvés de la noyade en Méditerranée est « un appel d’air » pour les candidats à l’exode, il se met au même niveau d’égoïsme et de cynisme que ceux qui, à la conférence d’Evian en juillet 1938, c’est-à-dire tous les 38 pays présents sauf Porto Rico, ont refusé l’asile aux juifs qui fuyaient la persécution nazie.

L’Histoire sera très critique envers notre génération, son égoïsme, son repli sur soi, sa xénophobie, son aveuglement, sa lâcheté. La belle volonté après les horreurs de la seconde guerre mondiale de créer un monde plus uni, plus fraternel, plus solidaire, a volé en éclats sous les slogans « America first », « Britain first » etc. repris en chœur par tous les populistes du monde et brandis par tous les despotes qui voient dans le nationalisme et la xénophobie le moyen de se maintenir au pouvoir.

On peut comprendre les chefs d’Etat qui refusent d’ouvrir les vannes, ne serait-ce qu’un peu : l’expérience allemande en 2015, où Angela Merkel n’écoutant que son cœur (et les conseils du patronat allemand) d’accueillir largement les réfugiés syriens, s’est retournée contre elle et a entraîné le développement fulgurant du parti populiste et xénophobe Alternativ für Deutschland. Ce ne sont pas les chefs d’Etat qu’il faut critiquer, mais bien les peuples eux-mêmes, qui soutiennent ces mouvements populistes ou ne font rien pour les combattre. Mais de même que les Etats frileux qui ont fait capoter la conférence d’Evian ont fait le jeu d’Hitler et sont les complices indirects de l’holocauste, de même les populistes, les nationalistes, les xénophobes, les apeurés, et ceux qui aujourd’hui refusent de combattre leurs idées délétères, se font les complices des persécuteurs, des massacreurs et des autocrates qui nous préparent un monde inhumain et dangereux. On ne combattra pas les visées impérialistes de Xi Jinping ou d’Erdogan en nous repliant frileusement sur notre pré carré et en laissant à nos portes des millions d’hommes, de femmes et d’enfants livrés aux tyrans, aux trafiquants et aux esclavagistes. Car ces despotes savent parfaitement utiliser cette peur des réfugiés pour faire fi de toutes les protestations que nous leur adressons devant leurs manquements à la démocratie et aux droits de l’homme. Nous ne les vaincrons qu’en réaffirmant nos valeurs humanistes et en faisant de l’Europe un havre de paix largement accueillant à tous les « damnés de la terre ». C’est d’abord notre honneur. Mais c’est aussi et surtout le seul moyen de ne pas laisser l’humanité glisser à toute vitesse vers un monde qui ressemble de plus en plus à une jungle et qui, si nous continuons ainsi,  nous engloutira.

Comme le répète inlassablement François, la fraternité active est le pendant du respect de la Création que prône Laudato Si. C’est aussi la seule voie qui nous permettra de sortir de cette spirale dans laquelle le monde est entraîné. Ce sera le mérite d’Ursula von der Leyen d’avoir tenté de redonner un visage humain à l’Europe. Et ce sera la honte des Orban, Kurz, Kaczynski, Babiš et de tous les populistes qui font trembler les pouvoirs démocratiques en place en Europe de s’y être opposés. En refusant toute avancée dans la mutualisation de l’accueil des réfugiés et l’uniformisation du droit d’asile en Europe, ils condamnent de fait la liberté de circulation en Europe et pérennisent les contrôles aux frontières intérieures qui sont la négation de l’Union.

 

 

Voir l’article de la Croix : dans l’enfer de Kara Tepe (le camp qui a remplacé celui de Moria)

Voir l’article : La France en fait-elle assez pour les réfugiés du camp de Moria ?

Voir la présentation de Fratelli Tutti dans la Croix du 4 octobre