On est tous capables de citer Airbus, mais qu’est-ce qu’on connaît d’autre en Europe ?

On a échangé avec Gilles Vanderpooten, directeur de Reporters d’Espoirs, l’association qui porte depuis 13 ans le concept du « Journalisme de solutions » pour valoriser la prise d’initiative des citoyens et leurs actions concrètes au quotidien.

Conférence de presse

Conférence de presse via Commonwealth Secretariat

Reporters d’Espoirs porte le concept de « journalisme de solutions », c’est quoi le principe ?

Le constat qu’on a fait à l’époque où je travaillais avec Stéphane Hessel, c’était qu’il y avait autour de nous une multitude de raisons de s’indigner. Il faut pouvoir dire « Non ». Si on va plus loin, il faut également pouvoir s’engager et construire des choses positives autour de nous : dire « Oui ».

Transposée au journalisme, cette philosophie permet de faire de l’information nuancée, pour raconter le monde autour de nous dans sa complexité – et donc ne pas parler uniquement sur de catastrophes – de couvrir des actions concrètes, des personnes qui apportent des solutions concrètes aux problèmes de société. C’est un journalisme au service des citoyens. On diffuse de la complexité, on met l’accent sur la pluralité des solutions institutionnelles, entrepreneuriales ou associatives que l’on rencontre tous les jours sur le terrain.

On va s’intéresser à des initiatives, des coopératives, des boîtes qui ont fait faillite après l’action d’un fonds de pension et qui sont reprises par leurs salariés. J’ai pas mal d’exemples en tête. Prenons le moteur de recherche Qwant. Ça fait 10 ans qu’on demande l’émergence d’un moteur de recherche européen alternatif aux GAFA. On a là une pépite « Made in France », avec un aspect franco-allemand, qui grapille des millions de recherches à Google, c’est encourageant.

Le journalisme de solutions, une fois qu’il a identifié ce type d’initiative positive, il ne va pas simplement faire un portrait élogieux du fondateur de Qwant, il va replacer l’entreprise dans le contexte économique global, dans la difficulté de faire émerger des entreprises européennes. On est tous capables de citer Airbus, mais derrière, qu’est-ce qu’on connaît d’autre ?

Autre exemple. On a fait un reportage sur la mafia en Sicile. C’est très croustillant pour un journaliste. Mais on a voulu trouver des associations qui ont résisté avec succès aux réseaux mafieux à Palerme. On leur a consacré un papier dans Libération, qui a essaimé dans d’autres médias.

Bon, il y a un côté axe du mal – axe du bien dans ce que je vous dis. Quand on a commencé à travailler sur ce concept, on ne voulait pas uniquement relater des histoires positives. On veut traiter les sujets dans leur complexité, relater les initiatives qui fonctionnent, le concept et le contexte économique, mais aussi leurs limites.

Est-ce que les rédactions s’approprient ce journalisme positif ?

Depuis qu’on a lancé l’association, il y a eu un changement de mentalité. Désormais ce sont les journalistes qui viennent à nous. Certains journalistes ont pu préserver leurs émissions parce qu’ils ont reçu notre prix Reporter d’Espoir.

En parallèle, l’émergence d’une certaine défiance entre le public et les journalistes a forcé les rédactions à s’interroger sur leurs méthodes de travail. Les médias ont besoin d’innover, de créer de la confiance avec leur public. Le journalisme de solutions est une des pistes.

Beaucoup de médias se sont massivement tournés vers le numérique. On s’est focalisé sur cette transition. Mais on ne s’est pas demandé comment on allait repenser les contenus, approfondir les angles et les sujets pour faire la différence.

On s’éloigne un peu du sujet européen mais le journalisme est partout : Nice Matin a fait sa mue numérique en alliant journalisme de solutions et participation des lecteurs, avec des papiers au long cours sur un mois, dont le lectorat choisit le sujet.

Est-ce que vous avez l’impression que les lecteurs ont envie d’un changement dans les médias aujourd’hui ?

Un sondage publié en 2014 par le journal La Croix indiquait que 61% des Français estiment que les médias font trop de place aux mauvaises nouvelles. La question est dirigée, mais ça révèle un état d’esprit. Les lecteurs recherchent un récit constructif.

Et en Europe, le journalisme de solutions se développe ?

Il y a 4/5 ans, on a commencé à s’allier avec des organismes européens qui nous ressemblent. Au Danemark et au Pays-Bas, il y a une journaliste qui a appliqué des études de psychologie positive au journalisme. C’est la première à avoir théorisé le concept, avec le terme de « journalisme constructif ».

On va également très souvent au Royaume-Uni, voir l’équipe du Constructive Journalist Project qui forme les journalistes. On a par ailleurs cofinancé des formations des deux côtés de la Manche. L’existence de ces mouvements européens nous aident à légitimer nos initiatives en France.

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